Billet d’humeur

J’ai toujours eu une grande estime pour les personnes se dédiant à la compréhension du réel. Parmi celles-ci, je mets les chercheurs (en sciences sociales et politique, notamment) ainsi que les journalistes et les écrivains. Ma déception n’a, pourtant, à leur sujet, cessé de croître. La première des qualités de ces acteurs devrait, selon moi, être la capacité à se questionner, humblement. Poser plus de questions que nous n’amenons de réponses est signe de bonne santé intellectuelle et humaine. Observer et documenter est essentiel, et pour ce faire, sortir de son pré carré est nécessaire. Sur ces thèmes, j’avoue commencer cette année 2021 avec perplexité. J’ai vu les plus éminents intellectuels se galvauder en propos non étayés ou basés sur des investigations de pacotille. Je vois les journalistes présenter dans les médias des informations partiels, peu construites, et donc partiales de la réalité. Je ne vois plus ni l’une, ni l’autre de ces communautés assumer avec courage et perspicacité le rôle qui était traditionnellement le leur, celui de 4ème pouvoir. Se sont-ils fondus dans le 5ème pouvoir énoncé par Ignacio Ramonet, à savoir l’Internet, l’opinion publique, le système économique, ceci pour pouvoir survivre en se calant sur les nouvelles normes de la communication et de la perception du monde ? 

Point de complot ici, n’en déplaise à un nombre de plus en plus important de personnes. Je suis sur la ligne d’un Rocard à ce sujet (« Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare »), croyant plus au potentiel de l’accumulation de la stupidité individuelle qu’à la capacité humaine à s’organiser autour d’un but commun. 

Avec moins d’amertume, l’analyse de Chomsky me parait toujours pertinente pour comprendre comment l’accès aux médias – et par extension aux postes universitaires permettant aux chercheurs de subvenir à leurs besoins et leur fournissant des fonds – draine les personnes les plus conformes à l’idéologie des élites dominantes. Chomsky soulignait ainsi dans « Necessary Illusions » en 1988 : “The media serve the interests of state and corporate power, which are closely interlinked, framing their reporting and analysis in a manner supportive of established privilege and limiting debate and discussion accordingly.” Nul besoin que les journalistes et les chercheurs soient au service des élites dominantes et de leur vision du monde de manière consciente et volontaire, même si certains le sont effectivement. En fait, tous les types existent, critique ou non-critiques, compétents ou non-compétents, mais sont sélectionnés, encouragés et mis en avant publiquement ceux dont la parole et la vision du monde correspondent et confortent cette idéologie. Les autres, à nous de les dénicher, de les relayer. Mais cela demande comme préalable de se questionner et de remettre en question l’interprétation dominante du monde qui est massivement diffusée. Aggravant encore la situation au fur et à mesure de l’instrumentalisation des crises sociales et sanitaires récentes, il est nécessaire pour cela de se battre pour avoir le droit d’exercer cet esprit critique, le droit de poser des questions et de dire que les réponses ne nous satisfont pas, le droit de s’exprimer sans être assimilé – et ce faisant disqualifié – à des complotistes ou à des extrémistes. 

Précisant ce fonctionnement, James A. McGilvray relève dans la revue « Perspectives in Anthropolgy » (01.01.21) : « According to Chomsky, this and many other examples demonstrate that prominent journalists and other intellectuals in the United States function essentially as “commissars” on behalf of elite interests. Some of Chomsky’s critics have claimed that his political and media studies portray journalists as actively engaged in a kind of conspiracy—an extremely unlikely conspiracy, of course, given the degree of coordination and control it would require. Chomsky’s response is simply that the assumption of conspiracy is unnecessary. The behaviour of journalists in the mainstream media is exactly what one would expect, on average, given the power structure of the institutions in which they are employed, and it is predictable in the same sense and for the same reasons that the behaviour of the president of General Motors is predictable. In order to succeed—in order to be hired and promoted—media personnel must avoid questioning the interests of the corporations they work for or the interests of the elite minority who run those corporations. Because journalists naturally do not wish to think of themselves as mercenaries (no one does), they engage in what amounts to a form of self-deception. They typically think of themselves as stalwart defenders of the truth (as suggested by the slogan of the New York Times, “All the news that’s fit to print”), but when state or corporate interests are at stake they act otherwise, in crucially important ways. In short, very few of them are willing or even able to live up to their responsibility as intellectuals to bring the truth about matters of human significance to an audience that can do something about them.

Pourquoi ce billet d’humeur de ma part ? Car, comme nous tous depuis environ dix mois, le traitement de la crise sanitaire par les politiques et les médias me questionne. Je vois les pays prendre des mesures de plus en plus liberticides au fur et à mesure de son déroulement et nous mettre aux prises avec un sentiment d’impuissance grandissant, vacillant entre l’envie de baisser les bras et de se replier sur son petit bonheur privé et un persistant et tenace besoin de lutter pour mettre à jour les contradictions et les non-dits. Tout cela avec une impression de chaos amenant à prier aussi fort que jamais pour que cela ne soit pas récupéré et ne nourrisse pas une autre forme d’irrationalité. 

Dernier choc en date, le couvre-feu français à 18h00. L’ensemble des mesures mises en place en France – assignation à résidence, contrôle et interdiction de circulation, interdiction de l’activité – grèvent massivement les droits individuels. A noter que ce type de mesure n’a pas été l’apanage de la France puisqu’elles ont été massivement reproduites par la plupart des pays. Leur légitimité est questionnable en soi mais, ceci relevant d’un débat éthique et de choix de société en valeurs et impliquant donc une longue et complexe réflexion, il est intéressant d’en juger, préalablement, sous un angle plus pragmatique, à savoir celui de l’efficacité. Comparons donc ces mesures avec celles prises par la Suisse : pas de couvre-feu, pas de restriction de la liberté de circulation – à l’exception d’une période de fermeture des frontières extérieures de deux mois durant la première vague, choix qui n’a pas été renouvelé depuis alors que le nombre de cas a été quatre fois plus élevé par la suite – mais limitation de l’activité, mises en quarantaine des personnes malades ainsi que des personnes contacts. La Suisse a été pointée du doigt pour son soi-disant laxisme. Elle a plutôt, et je m’en félicite, procédé à une pesée d’intérêt, parmi lesquels la nécessité supérieure de ne pas limiter plus que le strict nécessaire les libertés individuelles et la démocratie. La Suisse a bénéficié, dans ce cadre, d’un système sanitaire de qualité : elle a pu soigner ses malades. Elle a aussi bénéficié de l’état de santé préalable de sa population qui était relativement bon, fruit d’un haut niveau de vie économique et de campagnes de santé publique pragmatiques. 

Repensons, concernant ce dernier point, aux railleries et critiques du monde quant à ses choix concernant des problématiques comme la toxicomanie (la Suisse a mis en place des locaux d’injection pour gérer les problèmes de santé liés à un usage problématique des drogues plutôt de conspuer la possibilité de ce que les Français ont choisi de nommer des salles de shoot) ou la prostitution (autorisée en Suisse, vouloir la faire disparaitre étant un choix politique ayant échoué depuis environ 2000 ans, plutôt qu’interdite et reléguant les travailleurs du sexe dans l’ombre, là où ils sont le plus en danger ; et précisons que non, la Suisse n’est pas une zone de non-droit, le proxénétisme et la traite étant, par exemple, sévèrement réprimés par le code pénal) ; de même, la Suisse ne tue pas ses vieux (non, l’euthanasie n’y est pas légale, les directives anticipées et l’aide au suicide ont, par contre, été réfléchis pour ne pas laisser dans l’ombre des réalités de vie nous touchant tous à un moment ou un autre). 

Ce préambule fait, je reviens à cette nouvelle mesure mise en place en France – information qui m’a remuée et dont le traitement a provoqué le présent billet d’humeur – l’abaissement du couvre-feu à 18h00 dans 15 régions. Qu’est-ce qui a pu justifier une telle atteinte à la liberté individuelle ? être assigné à résidence de 18h00 à 6h00 le lendemain correspondant en tout point à un régime de détention à domicile avec port du bracelet électronique sanctionnant certaines infractions graves au code pénal.  Justifiant cette décision, le gouvernement français avance une incidence du coronavirus dans ces départements supérieure à 200 pour 100 000 habitants, soit au-dessus de la moyenne nationale de 127 pour 100 000 habitants. Les bras m’en sont tombés : en Suisse, l’incidence – à la forte baisse ces dernières semaines – est de 580 pour 100 000 habitants. Et nous n’avons pas recours à ce type de mesures. Les hôpitaux et les morgues, certes et malheureusement, ne chôment pas mais les cadavres ne s’entassent ni dans les rues, ni dans les églises, ni ailleurs. Aucune ambiance de fin du monde ici. Si nous sommes tous entravés dans nos projets de vie et nos activités, si certains se sont appauvris du fait de la crise sanitaire et de l’arrêt des activités, nous faisons, néanmoins, tous des projets. Et nous vivons. 

Plus pragmatiquement aussi, car il était question de cela, la France dénombre actuellement 64 765 décès attribués au COVID pour 66,99 millions d’habitants et la Suisse 7032 décès pour 8,57 millions d’habitants, soit 14% de moins. Ainsi, la Suisse prend des mesures moins coercitives, a une incidence de cas plus élevée que la France mais a tout de même moins de morts en pourcentage de sa population. Pour sortir de grandes évidences sous-tendant une pseudo-légitimité non discutable concernant les mesures sanitaires mises en œuvre et en vue de s’interroger au-delà d’une vision court-termiste sur les besoins en matière de santé (physique et mentale) des populations, ces chiffres auraient été intéressants à soulever dans les reportages et lors des interventions dans les médias. Pourtant, cela n’a pas été le cas, et de questionnement sur le présent et l’avenir, il n’y en a pas eu non plus. Pour lutter contre les théories complotistes et les fake-news, le préalable serait pourtant de proposer une information et une recherche courageuses et indépendantes ; que la lumière soit mise, comme cela a été le cas par le passé, sur des « mercenaires » de la compréhension du monde.  

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